Sous le soleil de plomb de Bobo-Dioulasso, le sifflet d’une locomotive déchire l’air, provoquant un frisson d’émotion parmi les officiels et les curieux massés le long des rails. Ce 16 février, l’inauguration de quatre nouvelles locomotives de type GL30 par le ministre burkinabè en charge de la Construction de la Patrie, Mikaïlou Sidibé, marque bien plus qu’une simple mise à jour technique. C’est le symbole d’une résilience ferroviaire pour un pays dont l’histoire et l’économie sont intimement liées au rail.
Une épopée centenaire
L’histoire de la ligne Abidjan-Niger, comme on l’appelait autrefois, est celle d’un défi logistique colossal commencé en il ya plus de cent ans. À l’époque coloniale, le rail était l’outil de pénétration par excellence, conçu pour désenclaver les territoires de l’hinterland et acheminer les ressources vers la côte ivoirienne. Pour la Haute-Volta (devenue le Burkina Faso), le train a été le premier lien tangible avec le monde extérieur.
Arrivé à Bobo-Dioulasso en 1934, puis à Ouagadougou en 1954, le chemin de fer a façonné l’identité du pays. Il a permis l’émergence d’une classe ouvrière ferroviaire et a transformé les gares en véritables poumons économiques où se croisaient commerçants, voyageurs et familles. Pendant des décennies, cette ligne de 1 260 kilomètres a été la colonne vertébrale de l’intégration sous-régionale, bien avant les discours sur la Zone de libre-échange continentale.
La crise et l’interruption, le choc du silence
Cependant, l’histoire récente du rail a été marquée par des turbulences. Entre crises politiques en Côte d’Ivoire, vétusté des infrastructures et, plus récemment, les défis sécuritaires au Burkina Faso, le trafic a subi des interruptions répétées. Le transport de passagers, autrefois fleuron de la coopération bilatérale, a été suspendu, laissant les rails au seul profit d’un fret de plus en plus irrégulier.
Pour un pays enclavé comme le Burkina Faso, le silence des rails est une asphyxie. Dépendre exclusivement de la route pour les importations (hydrocarbures, matériaux de construction, denrées alimentaires) signifie subir des coûts de transport élevés, une dégradation rapide du réseau routier et une vulnérabilité accrue aux aléas du corridor. La reprise et la modernisation du parc roulant étaient donc devenues une urgence de souveraineté économique.
Un investissement stratégique pour l’avenir
Les quatre nouvelles locomotives présentées ce jour, acquises pour environ 7 milliards de francs CFA par Sitarail (filiale de l’actionnaire italo-suisse MSC via AGL), représentent un bond technologique majeur. Dotées de systèmes de commande informatisés et de dispositifs de sécurité avancés, elles affichent une puissance de 3 000 chevaux, capables de tracter jusqu’à 1 500 tonnes de marchandises.
« Nous sommes le lien fraternel entre les deux peuples », a rappelé le directeur général de Sitarail lors de la cérémonie. Au-delà du fret, l’objectif est clair : pérenniser l’outil ferroviaire pour en faire une alternative crédible et fiable à la route. L’acquisition prochaine de 260 wagons-plateaux vient confirmer cette volonté de redynamiser le corridor Abidjan-Ouagadougou.
La symbolique d’un retour
Le retour en force du train revêt une dimension symbolique puissante. Dans le contexte de transition que traverse le Burkina Faso, la relance du rail est perçue comme un signe de normalisation et de volonté de puissance économique. Voir ces machines flambant neuves s’ébranler sur les rails de la gare de Bobo-Dioulasso envoie un message de stabilité aux partenaires commerciaux et de fierté aux populations.
Le rail n’est pas qu’une affaire de tonnes de marchandises ou de chiffres d’affaires ; c’est un patrimoine vivant. Pour les habitants des villes traversées, le train est synonyme de vie sociale et de continuité historique. En modernisant cette ligne qui fonctionne depuis 1904, les autorités burkinabè et leurs partenaires privés ne font pas que transporter des biens : ils restaurent une fierté nationale et réaffirment que, malgré les crises, le Burkina Faso reste connecté à son destin régional.
Alors que le convoi s’éloigne vers l’horizon, l’espoir est que cette impulsion ne soit pas qu’un feu de paille. La modernisation des infrastructures de voie devra suivre celle du matériel roulant pour que le « chemin de fer de la fraternité » puisse continuer, pendant encore un siècle, à porter les ambitions de croissance du pays des Hommes intègres.
Moussa Sebgo
Source : Le PAYS
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