8:54 pm - 19 février, 2026

Dans la nuit du 15 au 16 février 2026, un violent incendie a ravagé une grande partie du marché Dossolo Traoré, dit Sougouni-Coura, en commune II du district de Bamako. Ce nouveau sinistre, survenu à la veille du mois de Ramadan, relance avec acuité la question de la sécurisation et de l’organisation des marchés, maillons essentiels mais vulnérables de l’économie urbaine.

Au lendemain de ce sinistre, le spectacle était celui d’un champ de ruines. Des hangars tordus, des étals réduits en cendres, des marchandises calcinées : vêtements, denrées alimentaires, produits cosmétiques, ustensiles de cuisine. Plusieurs commerçants ont tout perdu. Selon les premières estimations du Collectif national des acteurs des marchés du Mali (CNAM-Mali), près de 80 % de la zone centrale aurait été touchée. Aucune perte en vie humaine n’a été signalée, mais l’impact économique est considérable.

Sougouni-Coura n’est pas un marché périphérique. Avec une superficie estimée à 300 000 m² et un rôle stratégique dans l’approvisionnement de Bamako, il alimente une partie importante des circuits de distribution de la capitale. Sa vulnérabilité dépasse donc les seuls commerçants sinistrés : elle concerne l’ensemble de la chaîne commerciale urbaine.

LA SUITE APRÈS LA PUBLICITÉ

Ce nouvel incendie n’est pas un cas isolé. Le Grand Marché de Bamako a connu plusieurs sinistres majeurs ces dernières années : décembre 2017 (avec un décès), juin 2018, puis mars 2025. En moins d’une décennie, les feux à répétition dessinent une tendance préoccupante. La question n’est plus celle d’un accident ponctuel, mais d’un problème structurel. Ces sinistres présentent des caractéristiques communes : déclenchement nocturne, propagation rapide dans des structures majoritairement en matériaux légers, et difficultés d’accès pour les secours. Dans la plupart des cas, les incendies surviennent à des périodes de forte activité commerciale, notamment à l’approche de grands événements religieux, lorsque les stocks sont reconstitués et les installations électriques davantage sollicitées.

Causes évitables

Selon les premiers témoignages, l’incendie de Sougouni-Coura serait parti d’un court-circuit aux environs de 23 heures, favorisé par un vent nocturne. Les équipes de la protection civile ont été confrontées à un obstacle récurrent à savoir l’inaccessibilité du site. Allées encombrées, étals débordant sur les passages, absence de couloirs de secours clairement dégagés. Les véhicules d’intervention ont eu du mal à progresser.

Abdoulaye Cissé, du CNAM-Mali, estime que « cette catastrophe pouvait être prévenue ». Il pointe la prolifération des branchements électriques anarchiques. Dans certaines zones, plusieurs commerçants se raccordent sur un même compteur, parfois contre le paiement informel d’environ 10 000 FCFA par mois. Des réfrigérateurs et congélateurs supplémentaires sont installés, notamment en période de forte demande. Un seul compteur peut alimenter plusieurs appareils, sans dispositif de sécurité adapté.

La veille du Ramadan constitue un facteur aggravant. Avec le mois de jeûne, les stocks augmentent, les chambres froides tournent davantage, l’activité nocturne s’intensifie. La combinaison surcharge électrique – promiscuité – absence de dispositifs anti-incendie crée un terrain propice aux sinistres.

Dans plusieurs marchés de la sous-région, notamment à Dakar ou à Abidjan, des réaménagements récents ont intégré des dispositifs obligatoires tels que des extincteurs normalisés, des issues de secours matérialisées et des bornes incendie raccordées au réseau hydraulique urbain. À Bamako, ces standards restent encore marginaux dans la majorité des sites commerciaux traditionnels.

Pourtant, le problème dépasse la seule électricité. Beaucoup de marchés de Bamako ne disposent ni d’extincteurs fonctionnels en nombre suffisant, ni de bornes incendie accessibles, ni de bacs à sable. Les plans d’aménagement sont souvent inexistants ou non respectés. Les couloirs d’évacuation sont progressivement occupés par des installations nouvelles, parfois tolérées par les autorités locales.

Un état des lieux réalisé à la suite du procès-verbal de négociations du 27 juillet 2021 entre le gouvernement et les organisations professionnelles révélait déjà que, sur 110 marchés inspectés dans 11 capitales régionales et le district de Bamako, la majorité ne disposait pas de plans d’aménagement approuvés, ni de délimitation claire. Plusieurs faisaient l’objet de litiges fonciers. Sougouni-Coura, bien qu’aménagé et doté d’un titre foncier, reste « fortement occupé ».

L’inventaire foncier avait également mis en évidence l’absence de bornage clair et la présence d’extensions non autorisées dans plusieurs marchés du district. Cette occupation progressive des espaces initialement prévus pour la circulation ou les équipements de sécurité réduit considérablement la capacité d’intervention en cas d’urgence.

Une économie sous-protection

Selon les données disponibles, le commerce constitue l’un des principaux pourvoyeurs d’emplois en milieu urbain. Il concentre une part importante de la valeur ajoutée du secteur informel, qui domine largement l’activité économique nationale.

Les incendies frappent un secteur déjà fragile. Selon les données de l’Enquête régionale intégrée sur l’emploi et le secteur informel (ERI-ESI), le commerce constitue l’activité dominante du secteur informel au Mali. L’emploi informel représente plus de 90 % des unités économiques privées. La majorité des commerçants ne tient pas de comptabilité formelle et ne dispose ni d’assurance ni de couverture adaptée.

Cela explique la difficulté à établir des bilans précis après chaque sinistre. Entre magasins de stockage et boutiques de détail récemment ravitaillées en vue du Ramadan, les pertes sont difficilement quantifiables. Faute de traçabilité et de documents comptables, toute évaluation reste approximative.

Les marchés constituent pourtant un pilier de l’économie urbaine. Ils structurent l’approvisionnement alimentaire, génèrent des milliers d’emplois directs et indirects et participent à la stabilité sociale. Leur vulnérabilité expose donc non seulement des commerçants individuels, mais aussi l’équilibre économique de quartiers entiers.

Dédommagement

Pour l’heure, aucun bilan financier consolidé n’a été communiqué. Les commerçants sinistrés se sont réunis le 17 février pour discuter des démarches à entreprendre. Beaucoup n’espèrent pas un dédommagement intégral, mais au moins un appui pour redémarrer leurs activités.

Les organisations professionnelles évoquent la nécessité d’un fonds de soutien d’urgence destiné aux acteurs sinistrés. Une telle mesure permettrait d’éviter l’effondrement d’activités familiales qui constituent souvent l’unique source de revenu de ménages entiers.

Le mois de Ramadan accentue la gravité de la situation. Pour de nombreuses familles, cette période représente un pic de revenus. L’incendie prive brutalement des dizaines de ménages de leur principale source de subsistance. En ce mois de jeûne, les marchés enregistrent traditionnellement une hausse significative des transactions. La destruction des stocks à cette période a donc un effet multiplicateur sur les pertes économiques, bien au-delà des seules infrastructures détruites.

L’absence d’assurance structurée rend toute indemnisation systémique difficile. Les pertes sont assumées individuellement ou, dans certains cas, partiellement compensées par des aides publiques ponctuelles ou des élans de solidarité.

Le déficit de formalisation réduit l’accès au crédit et aux produits d’assurance. En cas de catastrophe, les pertes sont assumées individuellement, en l’absence de mécanismes de mutualisation des risques.

Rebâtir

La répétition des incendies pose la question de la reconstruction sur des bases nouvelles. Plusieurs capitales ouest-africaines ont engagé, après des sinistres similaires, des programmes de modernisation : redéfinition des allées, installation d’extincteurs obligatoires, contrôle des branchements électriques, création de couloirs de secours permanents.

À Bamako, la réorganisation des marchés supposerait une combinaison de mesures comme l’audit des installations électriques, le contrôle régulier, l’interdiction des branchements multiples non conformes, la matérialisation d’issues de secours, des bornes d’eau fonctionnelles, la sensibilisation des commerçants aux risques incendie.

La modernisation implique également une clarification foncière et une gestion concertée associant collectivités locales et organisations professionnelles. Le CNAM-Mali plaide depuis plusieurs années pour une implication intense des acteurs dans la gouvernance des marchés.

Outre la reconstruction matérielle, il s’agit d’engager une transformation structurelle. Un marché moderne ne se limite pas à des hangars reconstruits, il suppose une planification, des normes de sécurité, un minimum de formalisation et des mécanismes de protection contre les risques.

Les incendies répétés rappellent que les marchés, socles de l’économie urbaine, évoluent dans une fragilité persistante. Tant que les causes structurelles – désordre spatial, branchements anarchiques, absence d’équipements de sécurité et informalité massive – ne seront pas traitées de manière cohérente, le risque demeurera.

L’incendie de Sougouni-Coura révèle les limites actuelles de l’organisation des marchés urbains. La remise en état du site implique une révision des dispositifs de sécurité et des modalités de gestion.



Lire l’article original ici.

Premier journal bi-media au Mali (web et print), le http://Journaldumali.com vous informe sur toute l'actualité du Mali et d'ailleurs.

© 2026 Le Quotidien. Tous droits réservés. Réalisé par NewsBlock.
Exit mobile version