L’économie numérique malienne traverse une zone de turbulences sans précédent. Au cœur du débat : la décision de la Direction générale du commerce, de la consommation et de la Concurrence (DGCC) d’enjoindre la société Wave SA de cesser sa « vente à perte ».
Pour comprendre cette décision, il faut sortir de l’émotion et analyser la réalité technique et comptable d’une transaction de monnaie électronique.
L’illusion de la gratuité face à la réalité technique
Bien que l’opérateur de Mobile Money ne soit qu’un facilitateur — l’argent circulant du client X vers le client Y sans appartenir à l’entreprise — chaque mouvement génère des coûts de télécommunications incompressibles. Une transaction standard repose sur deux piliers : le canal de commande (USSD ou Data) et le canal de notification (SMS).
Même si Wave optimise ses coûts en utilisant l’application mobile (Data) plutôt que les menus USSD coûteux des opérateurs GSM, elle reste tributaire du SMS de confirmation (A2P). Techniquement, pour chaque retrait, deux messages sécurisés sont envoyés. Au tarif de gros, ces SMS coûtent entre 4 et 10 F CFA par transaction à l’opérateur. À cela s’ajoutent les frais de maintenance des serveurs sécurisés et la rémunération des agents de quartier qui assurent la liquidité.
Le poids de l’Ordonnance de février 2025
Le véritable point de rupture est survenu avec l’introduction du prélèvement obligatoire de 1 % destiné au financement des infrastructures sociales. Sur une transaction de 10 000 F CFA, l’État exige désormais 100 F CFA de taxe. L’enquête menée par la DGCC entre avril 2025 et janvier 2026 a révélé que Wave absorbait elle-même ce coût au lieu de le facturer au client, comme le font ses concurrents Orange Money ou Moov Money.
L’arithmétique de la « Vente à Perte »
Le calcul est implacable. Pour une opération de 10 000 F CFA facturée à 1 % (soit 100 F CFA de frais pour le client), si l’opérateur doit reverser 100 F CFA à l’État au titre de la nouvelle taxe, il lui reste exactement 0 FCFA pour couvrir ses propres dépenses. Or, l’opérateur doit encore payer la commission de l’agent distributeur (environ 0,6 % à 0,7 %) et les frais techniques de télécoms (SMS). Dans ce scénario, Wave perd de l’argent sur chaque transaction effectuée par ses clients.
Pourquoi le régulateur s’inquiète-t-il ?
Si le consommateur se réjouit à court terme de payer moins cher, la DGCC y voit une pratique anticoncurrentielle majeure. En utilisant ses réserves de capital pour subventionner les taxes de ses clients, Wave crée un déséquilibre artificiel. L’autorité craint un « transfert massif » qui, à terme, pourrait asphyxier les autres acteurs du marché incapables de supporter de telles pertes. Une fois la concurrence éliminée ou affaiblie, le risque est de voir apparaître un monopole de fait, menaçant la stabilité du secteur financier mobile, devenu stratégique pour l’économie nationale.
En réaffirmant l’obligation de respecter le cadre réglementaire, le régulateur malien rappelle une règle d’or de l’économie : la stratégie commerciale ne doit jamais se substituer à la loi fiscale, sous peine de fausser durablement le libre jeu de la concurrence.
Abdoul Karim Dramé
Encadré
Le bénéfice réel sur transaction
Pour comprendre le bénéfice réel de Wave sur une commission de 500 F CFA (ce qui correspond généralement à une transaction de 50 000 F CFA au tarif de 1 %), il faut déduire les charges opérationnelles et fiscales que l’opérateur supporte « sous le capot ».
Voici la décomposition du bénéfice net après déduction des coûts techniques et réglementaires, en tenant compte du contexte malien actuel :
Le prélèvement fiscal (La taxe de 1 %)
C’est le point de friction avec la DGCC. Sur une transaction de 50 000 F CFA, l’État exige une taxe de 1 %, soit 500 F CFA.
– Si Wave respecte l’injonction : Elle perçoit 500 F CFA de frais + 500 F CFA de taxe (Total 1 000 FCFA payés par le client). Elle reverse les 500 FCFA de taxe à l’État.
– Si Wave « absorbe » la taxe (pratique épinglée) : Elle perçoit 500 F CFA, mais doit quand même reverser 500 F CFA à l’État. Son revenu brut devient alors 0 F CFA avant même d’avoir payé ses charges.
La commission de l’agent (le point de vente)
Pour que le client Y puisse retirer ses 50 000 F CFA, l’agent qui donne les billets doit être rémunéré. En moyenne, les opérateurs versent entre 0,5 % et 0,7 % du montant à l’agent.
– Sur 50 000 F CFA, la commission de l’agent est d’environ 250 à 350 F CFA.
Les coûts techniques de télécommunications
Comme analysé précédemment, la transaction génère des échanges de données et des SMS de confirmation indispensables à la preuve juridique.
– Coût SMS A2P (Expéditeur + Destinataire) : Environ 10 F CFA.
– Maintenance plateforme et sécurité : Estimée à 5 FCFA par transaction à l’échelle.
Bilan financier sur une commission de 500 F CFA (Transaction de 50 000 F CFA)
Voici le calcul du bénéfice net selon les deux scénarios :
Scénario A : Wave facture la taxe au client (Modèle conforme)
▪︎ Revenu encaissé : 500 F CFA
▪︎ Moins commission agent : – 300 F CFA
▪︎ Moins Coûts SMS/Techniques : – 15 F CFA
▪︎ Bénéfice Net : + 185 F CFA
Scénario B : Wave absorbe la taxe (Modèle jugé « Vente à perte »)
A. K. D.
Source : Mali Tribune
Lire l’article original ici.
