Il est des poisons qui ne tuent pas d’un coup, mais qui rongent lentement les fondations d’une nation.
Au Mali, la petite corruption est devenue ce poison invisible, omniprésent, banalisé. Elle ne se manifeste pas par des scandales spectaculaires de milliards détournés, mais par ces gestes quotidiens, ces billets glissés discrètement pour accélérer un dossier, obtenir un service ou contourner une file d’attente. C’est une corruption de proximité, insidieuse, qui touche directement le citoyen dans son rapport à l’État et qui détruit, à petit feu, la confiance collective.
Dans les bureaux de l’administration, il est devenu presque normal de devoir «motiver» une secrétaire avec 10.000 francs pour qu’un dossier avance, ou de débourser 5000 francs pour qu’un papier soit traité dans des délais raisonnables. Ce qui devrait être un droit – l’accès aux services publics – se transforme en marchandage humiliant. Le citoyen n’est plus considéré comme un usager, mais comme une proie dont on peut soutirer quelques billets. Cette pratique, répétée à l’infini, mine la dignité nationale. Elle installe l’idée que l’État n’est pas au service du citoyen, mais au service de ceux qui savent payer.
La crise des hydrocarbures a révélé, de manière brutale, la face hideuse de cette corruption ordinaire. Au moment où le pays souffrait d’une pénurie dramatique, où les citoyens faisaient la queue pendant des heures pour obtenir quelques litres de carburant, certains pompistes exigeaient 7500 francs pour servir un client. Les masques sont tombés : ceux qui devraient être au service de la collectivité se sont transformés en prédateurs, profitant de la détresse pour se «sucrer» sur le dos du contribuable. Ce n’était plus seulement de la petite corruption, mais une véritable vampirisation sociale, une manière de sucer le sang des contribuables et des consommateurs.
Le plus grave est que cette corruption est devenue passive et généralisée. Passive, parce qu’elle ne choque plus personne : on la subit, on la pratique parfois, on la raconte comme une anecdote. Généralisée, parce qu’elle touche tous les secteurs : administration, santé, éducation, énergie, transport. Elle est partout, comme une poussière qui s’infiltre dans chaque recoin de la vie publique. Et elle est anti-national, car elle détruit le lien de confiance entre l’État et ses citoyens, elle affaiblit la cohésion sociale et elle sabote les efforts de développement.
Les autorités ne sont pas restées muettes face à ce fléau. Des mesures ont été annoncées, des campagnes de sensibilisation ont été lancées, des affiches ont été placardées dans les bureaux pour rappeler que «la corruption est un crime». Mais ces mesures sont restées au stade de l’affichage. Dans la réalité, rien n’a changé. Les pratiques continuent, les billets circulent, les citoyens paient. L’écart entre le discours officiel et la réalité quotidienne est abyssal. Cette hypocrisie institutionnelle est elle-même une forme de corruption : on affiche la transparence, mais on laisse prospérer l’opacité.
La petite corruption est d’autant plus dangereuse qu’elle nourrit la grande corruption. Elle crée une culture de l’impunité, une habitude de la transaction illicite, une banalisation du vol. Celui qui accepte de payer 5000 francs pour un dossier acceptera demain que des millions disparaissent des caisses publiques. Celui qui exige 7500 francs pour un litre de carburant n’hésitera pas à détourner des cargaisons entières. La petite corruption est la graine qui fait pousser l’arbre du pillage national.
Il faut le dire avec force : cette pratique est une trahison. Elle trahit le peuple, qui se voit dépouillé de ses droits élémentaires. Elle trahit la nation, qui se voit affaiblie dans sa capacité à se développer. Elle trahit l’avenir, car elle enseigne aux jeunes générations que la règle n’est pas le mérite ou la transparence, mais le bakchich et la combine.
La lutte contre la petite corruption ne peut pas se limiter à des slogans. Elle exige des actes concrets : sanctions exemplaires, contrôles rigoureux, mécanismes de dénonciation protégés. Elle exige surtout une révolution morale, une prise de conscience collective que chaque billet glissé sous la table est une balle tirée contre la République. Tant que cette corruption sera tolérée, le Mali restera prisonnier d’un cercle vicieux où l’État est affaibli, le citoyen humilié et la nation trahie.
Il est temps de briser ce cercle. La petite corruption n’est pas une fatalité culturelle, elle est un choix social. Et ce choix doit être rejeté avec la plus grande fermeté. Car un pays ne peut pas se construire sur la fraude quotidienne, mais sur la confiance, la justice et la dignité.
Il n’y a pas plus de petite que de grande corruption. Toute corruption est la corruption.
Khaly Moustapha Leye
Source: L’Aube
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